lundi 12 mars 2018

Ils veulent brûler Bollywood

Un film glorifiant le rôle d'une mythique reine indienne a provoqué la colère destructrice de la communauté d'où elle provient - les Rajpouts. Personne n'a alors vu le long-métrage mais tous refusent que Bollywood s'empare de leur histoire. Une crispation qui n'est que le symbole de la difficulté à parler de l'histoire de l'Inde. 

Manifestations à Bombay contre la sortie du film - crédits: Danish Siddique / Reuters 


A Gurgaon, la cité d’affaires située à la sortie de New Delhi, les cinémas sont protégés par des cordons de policiers, telles des forteresses menacées. Comme dans des dizaines de salles du nord du pays, les cinéphiles doivent traverser ces rangées d’hommes armés en uniforme kaki pour revendiquer le droit d’aller voir Padmavaat, le long métrage le plus polémique des derniers mois en Inde, sorti ce jeudi. La veille, un bus scolaire a été caillassé à deux pas de là alors que des centaines de jeunes masqués incendiaient des véhicules, coupaient les autoroutes, saccageaient des salles de cinéma, dans le but de créer un climat de terreur et d’empêcher la diffusion du film. Des scènes similaires se sont produites au Rajasthan et au Gujarat, dans le nord-ouest du pays.
Padmavaat est la transposition bollywoodienne d’un épisode célèbre de l’histoire médiévale du Rajasthan : l’épique bataille du fort de Chittor, que le sultan musulman Alâ ud-Dîn Khaljî a lancée contre le roi local, dans le but de capturer la reine Padmini, à la beauté légendaire. L’énorme machine à effets spéciaux du cinéma indien transporte le spectateur dans cette guerre manichéenne entre un envahisseur sanguinaire et des guerriers rajpouts au courage inégalé, pour finalement se conclure, dans un ballet dramatique et coloré, par la chute de la forteresse et le sacrifice par le feu de la monarque vénérée, pour éviter de se faire capturer.

Les têtes du réalisateur et de l’actrice principale mises à prix

Un bus incendié à Gurgaon, à côté de Delhi,
lors des manifestations. DR
Le récit se base assez librement sur un poème du XVIsiècle et beaucoup d’historiens estiment que l’existence même de cette reine n’a pas pu être prouvée. Il n’empêche que cette fable est profondément ancrée dans l’imaginaire de la communauté des rajpouts, les descendants des rois du Rajasthan connus pour leurs richesses et leur fierté concernant leur passé. Depuis plus d’un an, le Karni Sena, un groupe radical, a donc décidé d’empêcher le réalisateur Sanjay Leela Bhansali de s’emparer de cette histoire. Ils ont d’abord saccagé le tournage puis mis à prix la tête de ce dernier ainsi que celle de l’actrice Deepika Padukone, qui campe le rôle de la reine Padmini. Face à ces menaces, l’équipe du film a repoussé sa sortie pour le montrer à certains des membres de la communauté. Cinq changements mineurs ont été réalisés, dont celui du titre, passé de Padmavati à Padmavaat (Padmavati est le poème qui parle de la reine Padmini et Padmavaat veut dire «à propos» de Padmavati). Une manière de se distancier de l’histoire. Une campagne de communication a été lancée pour désamorcer les rumeurs qui prétendaient que le film montrait une scène d’amour entre la reine et le sultan – ce qui aurait été un outrage ultime.
Mais la colère des rajpouts n’est pas retombée. «Les gens de Bollywood cherchent à créer des polémiques pour engendrer une publicité gratuite, affirme Ajay Rana, un rajpout de 32 ans qui vit à Gurgaon. Mais ils n’ont pas compris que cela allait leur échapper.» Ajay condamne les violences, mais comme les protestataires, il n’a pas vu et n’a pas l’intention de voir le film. Et continue de croire que celui-ci contient cette scène d’amour décriée. «Nous, les rajpouts, avons toujours défendu l’Inde, à tout prix, contre les envahisseurs», continue cet homme dont les aïeux, depuis l’arrière grand-père jusqu’au père, ont servi dans l’armée. «Nous avons subi des invasions comparables à ce qu’Hitler à fait en Europe, affirme-t-il. Aujourd’hui, vous pouvez faire des films sur ce que vous voulez, mais pas sur l’histoire.»
Il assure du reste que Sanjay Leela Bhansali a «l’habitude de déformer cette histoire», car il a déjà réalisé Bajirao Mastani, un film sur les Marathes, anciens guerriers du centre du pays, qui avait déjà vexé cette communauté.

«Ce n’est plus un problème de contenu»

Ce réalisateur est pourtant renommé et régulièrement récompensé pour ses œuvres, telles que Devdas (2002). A Bollywood, on ne s’attendait pas à une telle hystérie. Sanjay Bhansali «a clairement identifié les personnages, le vilain est très vilain, les rajpouts sont valeureux, donc je pensais qu’il allait éviter les controverses et en faire un vrai succès», confie Gaurav Bose, directeur adjoint de la boîte de production Azure, qui a vu le film en avant-première.«Mais ce n’est plus un problème de contenu. Les gens n’acceptent plus que l’on parle de leur histoire si on ne fait pas partie de leur communauté. Et en tant que réalisateur de films, c’est une situation très délicate. Car en Inde, nous avons 50 religions, 50 groupes politiques et sociaux, avec 50 versions différentes de leur histoire. Et il est donc très difficile de ne pas vexer l’un d’entre eux.»
Le traitement de l’histoire est aujourd’hui d’autant plus compliqué que le parti nationaliste hindou au pouvoir, le BJP, glorifie de manière exagérée cette grandeur des ancêtres hindous dans ses discours, jusqu’à réécrire l’histoire et défier la science.
Quatre Etats du nord du pays, tenus par le BJP, avaient d’ailleurs interdit la diffusion de Padmavaat avant que cette décision soit cassée la semaine dernière par la Cour suprême. Les vandales rajpouts semblent cependant avoir le dernier mot, car les propriétaires de cinéma de trois de ces quatre Etats viennent de refuser de sortir le film par peur des violences.


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Pour aller plus loin sur "les dangers d'être historien en Inde", je vous recommande grandement la très bonne interview de Michel Angot, réalisée par mon collègue Patrick de Jacquelot et publiée sur le site Asialyst. 

lundi 5 mars 2018

L'Inde, pays riche avec beaucoup de pauvres

L'économie indienne continue son ascension: avec plus de 7% de croissance annuelle, l'Inde est le grand pays à la plus importante expansion du monde, devant la Chine. Mais cela ne peut cacher une profonde misère sociale et une augmentation des inégalités.    
Reportage 
L’appartement est perché au dernier étage d’un magnifique bâtiment de verre et de marbre. A l’intérieur, six chambres, un salon et une salle à manger sur un espace de 1 200 mètres carrés. Et au bout, une baie vitrée dotée d’un large balcon courbé avec vue sur un golf de neuf trous réservé aux «habitants de cet ensemble résidentiel d’élite, qui veulent avoir une vie 7 étoiles», assure l’annonce. Le prix d’un tel «penthouse» : 3,9 millions d’euros. Et l’agence Sotheby’s propose une dizaine d’appartements de ce standing dans la ville de Gurgaon. Cette cité des affaires de la banlieue sud-ouest de New Delhi, qui accueille les bureaux de 300 des 500 plus grandes entreprises du monde, est aujourd’hui la troisième métropole d’Inde au niveau du revenu par habitant.

Bouses de vache

Gurgaon est sorti de terre en une quinzaine d’années, transformant des champs fertiles en une forêt de tours, de centres commerciaux et de routes goudronnées. Ici vivent les experts de la finance indienne, les grands patrons des entreprises de services et les magnats de l’immobilier : autant de secteurs qui ont connu une croissance effrénée dans le pays depuis une vingtaine d’années et enrichi une poignée d’hommes d’affaires. Mais il suffit d’aller à 35 km de là pour arriver dans un autre monde, un autre siècle : au village de Hirmathla, composé de maisons basses en brique et de rues de terre parsemées de bouses de vache, les toilettes sont arrivées dans les foyers il y a à peine six ans et «l’eau municipale ne fonctionne que deux jours sur trois», confie Vijay Laxmi, une habitante de 39 ans. «C’est déjà un progrès : dans ma jeunesse, il fallait marcher jusqu’au village voisin pour aller chercher de l’eau avec des pots de terre, raconte-t-elle. Nous pouvons depuis quelque temps nous faire soigner dans une clinique publique.» L’un des rares signes de la présence de l’Etat dans cette bourgade de quelques milliers d’habitants. Le niveau de vie de Vijay Laxmi est à des années-lumière de celui de Gurgaon : son foyer de neuf personnes vit avec 17 000 roupies mensuelles (225 euros) gagnées par son mari et son fils.
Le contraste est frappant mais représentatif de l’énorme fossé qui s’est creusé entre riches et pauvres dans une économie indienne qui a connu une croissance phénoménale - de 7 % en moyenne depuis deux décennies - mais n’a pas su en redistribuer les fruits. Les classes d’affaires ont bénéficié de l’importante vague de libéralisation entamée en 1991, mais l’essentiel de la population n’en a pas profité : en 2012, la Banque mondiale estimait que 20 % de la population, soit 270 millions de personnes, vivait sous le seuil de pauvreté extrême de 1,90 dollar par jour.
Et face à cette situation, les 10 % les plus fortunés accaparent 55 % de la richesse du pays, selon le rapport sur les inégalités sociales publié ce jeudi. Ce chiffre a doublé en vingt-cinq ans : une rapidité record. L’Inde est ainsi l’un des pays qui compte la plus forte inégalité du monde, devant les Etats-Unis et le Canada (47 %), à égalité avec le Brésil et juste derrière la région du Moyen-Orient (61 %). La Chine, qui a vécu une émergence comparable, est bien meilleure redistributrice : les 10 % des plus fortunés ne détiennent «que» 41 % de la richesse nationale. L’Inde, qui pointe en septième position du PIB mondial, est donc plus que jamais un pays riche avec énormément de pauvres.
La politique socialisante menée par le parti du Congrès, en subventionnant les biens de consommation essentiels pour les plus pauvres, ne semble pas avoir suffi à réduire cette misère. Car deux écueils subsistent : l’injustice du système fiscal et le manque d’investissements dans les domaines publics cruciaux. D’abord, à peine 7 % des Indiens majeurs paient des impôts sur le revenu, l’un des taux les plus bas du monde. Les deux tiers des recettes publiques proviennent donc des taxes indirectes (TVA, etc.), bien plus injustes car non progressives. La chasse aux fraudeurs est l’une des priorités du gouvernement actuel et sa politique de démonétisation de l’année dernière, qui a forcé les Indiens à échanger leurs billets à la banque et donc à révéler leur origine, aurait contribué à augmenter de 25 % les déclarations de revenus en un an. Enfin, concernant les dépenses publiques, le gouvernement investit seulement l’équivalent de 3 % du PIB dans l’éducation et 1,1 % dans la santé, ce qui est entre deux et trois fois moins que l’Afrique du Sud, par exemple. Le manque d’assurances santé maintient les populations vulnérables dans la pauvreté et les failles de l’enseignement public ne font qu’accroître l’avantage des plus riches, qui réalisent maintenant toutes leurs études dans le privé.

Reportage publié dans Libération du 14 décembre 2017

mardi 3 octobre 2017

Le dramatique exode des Rohingyas

Voici deux articles publiés dans Libération, suite à mon reportage dans le sud-est du Bangladesh, où plus de 500 000 Rohingyas ont fui la répression de l'armée birmane, entre le 25 août et le 25 septembre. 




La route goudronnée qui longe la frontière entre le Bangladesh et la Birmanie est inondée d’une marée humaine qui recouvre une vingtaine de kilomètres entre les hameaux de Kutupalong et Teknaf, dans la pointe sud-est du Bangladesh. Voitures et camions tentent de s’y frayer un passage au milieu d’une foule dépenaillée. La région était pourtant habituée à accueillir les Rohingyas, arrivés par dizaines de milliers de la Birmanie voisine depuis les années 90. Mais cette fois, ce «tsunami» humain est sans précédent. En à peine deux semaines, ce sont près de 300 000 de ces musulmans du «Myanmar», parias non reconnus comme citoyens par les autorités de ce pays majoritairement bouddhiste, qui ont fui la féroce répression de l’armée birmane.

«Insoutenable»

Le 25 août, un groupe de 150 rebelles rohingyas armés, mené par l’Arakan Rohingya Salvation Army (Arsa - qui vient d’annoncer qu’elle déposait temporairement les armes), a attaqué une vingtaine de postes frontière de l’Etat de l’Arakan (appelé «Rakhine» par le régime birman). Les assauts, d’une ampleur inédite, ont fait au moins 89 morts, dont une dizaine de policiers. Les militaires ont alors répliqué de manière sanglante, en visant immédiatement la population civile des Rohingyas, selon les récits des réfugiés : pillages, viols, fusillades et maisons incendiées.
Leurs descriptions sont difficiles à vérifier, mais les dizaines de témoignages se recoupent et font apparaître une politique systématique de nettoyage ethnique. «Les militaires sont arrivés soudainement et ont pris les femmes à part pour les violer. Puis ils ont brûlé nos maisons. Quand nous sortions, ils nous tiraient dessus, raconte Mohammed Assad, son bébé dans les bras. Ils ont pris la casserole d’eau bouillante qui se trouvait devant notre maison et l’ont jeté sur mon enfant», poursuit ce jeune homme frêle, en serrant fort son fils.
Les militaires birmans ont jeté
de l'eau bouillante sur cet enfant
Le garçon d’un an et demi a le regard suppliant. Il souffre. Son bras droit et son abdomen sont partiellement décharnés par la brûlure. Signe d’une infection, des croûtes rouges ont commencé à se former sur sa peau. Les dix membres de la famille de Mohammed ont fui son village le 4 septembre et ont passé près de deux jours dans la jungle birmane avant de traverser la frontière par bateau pour rejoindre, en marchant, ces collines de Kutupalong, au Bangladesh. Depuis, ils dorment à l’air libre et n’ont pas encore trouvé de centre de soins.
Les Rohingyas vivent dans la région de l’Arakane, dans la Birmanie actuelle, depuis plus d’un siècle et des députés de cette ethnie ont été élus au Parlement national au lendemain de l’indépendance du pays en 1948. Mais le coup d’Etat militaire de 1962 change radicalement la donne. Les nationalistes bouddhistes commencent alors à ostraciser cette minorité musulmane parlant un dialecte proche du bengali, jusqu’à l’adoption en 1982 d’une loi sur la citoyenneté, qui ne reconnaît même plus les Rohingyas comme un groupe ethnique birman. Estimés aujourd’hui à plus de 1,1 million de personne, ils se retrouvent alors apatrides dans leur nation d’origine. Les militaires commencent à les chasser de leurs terres de l’extrême nord-ouest de la Birmanie, les envoyant ainsi vers le Bangladesh voisin. De graves attaques ont lieu en 1991-1992, quand environ 250 000 Rohingyas sont contraints de traverser la frontière pour sauver leur vie.
Une partie sera rapatriée, mais plusieurs autres vagues se sont succédé, comme celle d’octobre 2016 qui a jeté plus de 80 000 Rohingyas dans les camps et sur les routes bangladaises. Selon des sources humanitaires, il y avait ainsi déjà 150 000 réfugiés rohingyas avant même l’actuel afflux : un tiers était déjà réparti dans deux camps officiels gérés par l’ONU et le reste dans des bidonvilles situés aux alentours. «La situation d’accueil n’était auparavant pas vraiment vivable, elle est aujourd’hui complètement insoutenable, estime Pavlo Kolovos, responsable de Médecins sans frontières au Bangladesh. De mémoire, nous n’avons jamais vu autant de gens arriver en aussi peu de temps.»

Désespoir

Selon le dernier comptage du Haut Commissariat aux réfugiés réalisé dimanche, pas moins de 294 000 Rohingyas sont entrés au Bangladesh depuis le 25 août, soit la plus grande migration jusqu’à présent. Le nombre de Rohingyas réfugiés dans la région, déjà pauvre et peu couverte par les organisations humanitaires, atteint désormais le demi-million de personnes. Les éléments d’une crise humanitaire majeure sont donc réunis. Les camps administrés par l’ONU étant déjà complètement dépassés, ces nouveaux arrivants squattent chaque mètre de terre disponible.
Le regard exténué, la barbe blanchie sous un visage émacié, Ashi Ullah est posté debout le long de la route goudronnée qui draine le flot de réfugiés et de véhicules qui ne cessent de klaxonner. Autour de lui gravite une nuée d’enfants de tous âges et plusieurs vieilles personnes. Tous sont harassés par ce déplacement forcé. «Nous avons passé deux jours dans la jungle à manger du riz et des feuilles, explique le patriarche de 48 ans. Depuis nous errons pour trouver un endroit où dormir, mais il n’y a plus d’espace libre. Nous n’avons pas de toile pour nous protéger. Et n’avons rien mangé depuis samedi.»
Une vieille dame bossue à ses côtés nous implore de lui donner un biscuit. Ce groupe d’environ 70 personnes d’un village rohingya incendié est arrivé le 7 septembre au Bangladesh. Les plus jeunes courent sur les bords de cet axe routier, le regard à l’affût, les mains tendues vers un éventuel don. Un camion jaune sans sigle s’arrête soudainement près d’eux. A l’intérieur, des personnes commencent à jeter des habits. Des dizaines de réfugiés s’agglutinent. Les cris se font de plus en plus forts. Le désespoir est saisissant. Les plus grands, les plus forts, attrapent les premiers vêtements.
Un peu plus loin, dans une allée située près du marché de Kutupalong, l’association bangladaise Mukhti entame la première distribution de riz depuis deux semaines, fourni par le Progra«Quand est-ce que nous pourrons manger ?» hurle une femme dans la foule. Comme elle, tous serrent dans leur main une carte de rationnement bleue, comme un sésame pour un avenir moins affamé.
mme alimentaire mondial (PAM) de l’ONU. Les portes ne sont pas encore ouvertes, mais des milliers de personnes attendent dans la boue depuis plus de quatre heures. 
Une autre femme tombe en larmes quand on lui prend ce papier pour écrire dessus. «J’ai perdu mon mari, dit-elle, désespérée, et je meurs de faim.» La foule à bout de nerfs pousse soudainement contre une porte en fer, obligeant les volontaires à prendre des bâtons pour tenter de les intimider. Un calme précaire revient. «Cela fait trois ans que je travaille ici, et je n’ai jamais vu cela. C’est incroyable, lâche un membre de l’association. Je vis au bord de la rivière. Tous les jours, je vois des villages birmans brûler et des milliers de rohingyas arriver.» 

Les premiers réfugiés sortent finalement, chargés de sacs de 25 kg, quantité donnée pour chaque foyer pour quinze jours. Près de 2 500 sacs ont été distribués au cours de la seule journée de samedi. Pour l’instant 16 000 familles sont inscrites au Programme alimentaire mondial, soit l’équivalent de 80 000 personnes sur les quelque 300 000 réfugiés arrivés récemment.

Chaotique

Plus au sud, de nouveaux camps informels naissent un peu partout, sur le bord des routes. Entre deux champs de riz, les réfugiés aplatissent chaque bout de colline pour y installer leur précaire logis construit à partir de bâches, de plastique et de bambous, deux biens vendus en grande quantité par les commerçants bangladais. Ces derniers semblent d’ailleurs être les seuls bénéficiaires de cette crise, même si on ressent en général une forte solidarité de la part de la population locale, au nom de la «fraternité musulmane» : «Ce matin, une femme a voulu me donner ses boucles d’oreilles contre un sac de riz, témoigne un épicier. Je ne les ai pas prises. Je lui ai juste donné un kilo de riz.»
Cette situation chaotique pourrait rapidement se transformer en un désastre sanitaire, notamment à cause du cruel manque d’accès aux sources d’eau potable et aux produits d’hygiène. «L’essentiel de nos patients arrive avec des diarrhées et de la fièvre, explique le docteur Raghunath Karmaker, de l’association Gonoshashtrya Kendra, qui en traite 700 par jour depuis sa petite clinique située au pied du bidonville de plus de 20 000 réfugiés de Balukhali. Et c’est encore pire dans un campement voisin, là où une rivière passe au milieu. Les réfugiés y font leurs besoins alors qu’ils se servent ensuite de cette même eau. Si l’hygiène n’est pas améliorée et si de l’eau potable n’est pas apportée, ils risquent d’attraper le choléra.»
Le manque d’aide humanitaire est criant. C’est en grande partie le résultat de la politique du gouvernement bangladais, qui «a toujours voulu éviter d’être trop généreux avec ces réfugiés, de peur d’en attirer davantage et de ne plus pouvoir les renvoyer»,poursuit le docteur Zafrullah Chowdhury, fondateur de l’association Gonoshashtrya Kendra. Les quelques organisations humanitaires présentes ont toujours eu beaucoup de mal à t«profil bas», témoigne le responsable de l’une d’entre elles. Mais face à cette crise inédite, Dacca est maintenant contraint d’assouplir sa politique.

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Article paru dans Libération le 11 septembre. 

Pour comprendre les origines de cette population rohingya et de ces violences, je vous recommande cet article

Vous pouvez également écouter mon documentaire audio de 20 minutes, diffusé sur RFI, et regarder le diaporama sonore réalisé avec mes photos et sons. 

Rohingyas : le récit d'une vie d'exactions

Voici le deuxième article publié dans Libération, suite à mon reportage dans le sud-est du Bangladesh, où plus de 500 000 Rohingyas sont venus se réfugier suite à la répression de l'armée birmane. 

«Mon bébé s’est mis à pleurer quand les soldats ont commencé à tirer sur les maisons.» Yasmine, 23 ans, a le regard effaré quand elle raconte sa fuite. Le 26 août, l’armée est soudainement arrivée dans son village du district de Toung Bazar, près de la ville de Buthidoung, dans l’ouest de l’Etat d’Arakan (appelé Rakhine par les autorités), en Birmanie. Et ils ont commencé à tirer. «Je les ai vu abattre trois personnes, continue-t-elle d’une voix éraillée. Mon bébé a crié encore plus fort. Et c’est alors que nous avons commencé à courir.» Postée sur le bord de route, elle porte encore sur sa hanche ce bébé de 2 ans, qui navigue entre pleurs et sommeil.

Yasmine est arrivée le 7 septembre à Kutupalong, dans la pointe sud-est du Bangladesh. Des dizaines de Rohingyas sont amassés dans ce virage de cette Nationale 1, qui relie Cox’s Bazar à Teknaf en longeant la frontière birmane. Ils guettent, affamés, chaque voiture qui passe. L’une d’entre elles s’arrête sur le bas-côté. Un passager ouvre la fenêtre et leur donne des dizaines de paquets de biscuits, avant de repartir en trombe. Elle reste les mains vides, elle n’a pas eu le temps d’en attraper. Résignée, elle invite à la suivre alors à travers les fourrés, vers son refuge. Une clairière accueille ici plus d’une centaine d’autres réfugiés rohingyas.
La plupart viennent du même district que Yasmine. Le brouhaha de cette foule se tait soudainement quand un homme âgé, les joues creusées sous une chevelure poivre et sel, se met à parler d’une voix rauque. «Les bouddhistes avaient des fusils et des épées, dit Siraj Uddin, 66 ans, qui raconte l’assaut de son village musulman. Ils sont venus pour s’amuser et tuer. Car ils avaient l’air de prendre du plaisir. Je les ai vu abattre sept personnes avant de m’enfuir. Je n’ai rien pu prendre. Même pas ma famille entière. J’ai quatorze enfants, mais seulement trois d’entre eux sont avec moi, ainsi que l’une de mes deux femmes. J’ignore où sont mes autres proches.» En s’échappant, il a pu voir son village natal, qui a accueilli sa famille depuis des générations, partir en flammes.


Sous une tente ou en plein air

Les six rescapés se réfugient alors dans la jungle, pour se protéger des attaques de l’armée. A vol d’oiseau, leur hameau se situe à une trentaine de kilomètres de la frontière du Bangladesh. Ils mettront treize jours à la rejoindre, en suivant les traces de pas de centaines d’autres Rohingyas. Ils se nourrissent de fruits ou de feuilles trouvés en route. Mais leur calvaire n’est pas terminé. «En arrivant sur les berges de la rivière [Naf, qui constitue la frontière, ndlr], au moment de monter sur le bateau, les militaires nous ont à nouveau tiré dessus», reprend le patriarche, la voix désormais brisée par l’émotion. «Beaucoup de gens sont morts sur le bateau. Allah nous a sauvés, mais je peux encore entendre les balles siffler», souffle-t-il, en agitant ses mains devant ses oreilles.
Ces deux frères se sont perdus dans la fuite
et viennent de se retrouver, au bout de 7 jours
Siraj Uddin marche alors plus d’une journée pour tomber sur ce camp improvisé, situé près de Kutupalong. De la chance, enfin. Mohamed Hashem, un Bangladais, y accueille plus de 300 personnes. Il a même vendu ses poulets pour installer les familles à l’intérieur du poulailler. «J’ai vu errer ces personnes au bord de la route, confie cet éleveur. Je ne pouvais pas rester sans rien faire. Même s’ils sont étrangers, ce sont mes frères musulmans.» Ce paysan n’a maintenant plus de revenus et ne peut rien offrir à manger à ces réfugiés. Mais il a autorisé les nouveaux arrivants, qui ne tiennent plus dans le poulailler, à défricher les hauteurs de son terrain. Et y installer des abris où s’entremêlent bambou et bâches de plastique.
Plus loin, le long de la route nationale, vers le sud, voici Kutupalong, village transformé en un énorme camp de dizaines de milliers de victimes de cet exode forcé. Affamés, exténués, hagards, des Rohingyas tentent de survivre. Sous une tente ou en plein air. Sur les bords de cette voie goudronnée. Sur le flanc des collines qui la surplombent. Un homme porte péniblement, sur son épaule, un balancier équipé de deux paniers. Dans chacun d’entre eux : une personne âgée. Recroquevillée. Exténuées, trop faibles, elles ne peuvent marcher. Elles fuient la mort ainsi. Human Rights Watch, l’assure, via des images satellites : «L’armée birmane a brûlé 220 villages dans le nord de l’Etat de l’Arakan entre le 25 août et le 14 septembre.» De quoi conforter les accusations du haut commissaire de l’ONU aux droits de l’homme, qui dénonce cette répression militaire systématique, «un exemple parfait de nettoyage ethnique».

Une vie d’apartheid

Ce jeune Rohingya avait de bons
résultats scolaires. Mais il n'avait pas
le droit d'aller à l'université.  
Ce n’est pas la première fois que Bassara, le village de Mohammed Assad, où vivaient 600 familles, a été victime de persécutions.«L’armée du Rakhine nous a attaqué plusieurs fois ces derniers mois, raconte ce père venu soigner son très jeune enfant, grièvement brûlé, dans un centre de soins tenu par Médecins sans frontières. Ils frappaient les hommes, violaient les femmes.» Il parle de sa vie d’apartheid. «Nous n’avons pas le droit d’aller à l’hôpital, il faut passer par des Rohingyas qui y travaillent pour nous fournir en médicaments.» Il dit aussi : «Et pour les élections, impossible. Si nous demandons de voter, on nous attrape et nous crible le corps  de balles. Nous ne sommes pas des citoyens, mais des indésirables.» Ils n’ont même plus le droit de faire des études universitaires. Un de ses voisins s’immisce dans la conversation et sort un papier d’identité. Il est écrit, en birman, sous son nom : «invité». La «loi sur la citoyenneté» adoptée en 1982 par la junte militaire, a retiré aux Rohingyas leur nationalité birmaneDepuis, ils sont apatrides dans leur propre pays.

Des personnes brûlées vives

Du haut de la colline où il a installé sa tente de fortune, Mohammed Rafiq contemple l’océan de bâches noires du camp informel de réfugiés de Balukhali, peuplé de plus de 20 000 personnes. Ce Rohingya de 48 ans, épais collier de barbe sous un regard perçant, était l’un des plus riches de son village de Ludaï, dans l’extrême ouest de la Birmanie. Ce père de dix enfants, qui arbore une montre dorée au poignet, possédait 20 hectares de terres, transmises de père en fils depuis plus de soixante-dix ans, et sur lesquelles il faisait pousser des légumes, des épices et du riz.
Fin août, les militaires viennent lui extorquer une partie de sa récolte ainsi que sa vache. «Ils ont alors dit qu’ils reviendront le jour d’après.» Ce qu’ils font. Mais cette fois, «ils ont incendié toutes les maisons, environ 700 personnes vivaient dans ce village. Au moins vingt ont été tuées par balle, d’autres brûlées vives. Et puis ils ont mis le feu à mes champs. Ces champs dont j’ai hérité de mes ancêtres…» lâche-t-il avant de s’écrouler en larmes. De longues minutes passent. Il se redresse doucement. Se console en disant que toute sa famille a réchappé «par miracle» au massacre. 
Mohammed Rafiq et sa famille

Et reprend : «L’armée n’arrête pas de répéter que nous n’appartenons pas à la Birmanie, que nous sommes des "Bengalis", des "kalars" [«sales», «puants», ndlr]. Que nous sommes néfastes pour le pays et qu’ils nous tireront dessus si nous restons. Mais je crois qu’ils sont jaloux de propriétaires terriens comme moi. Un certain nombre de Rohingyas ont en effet hérité de terres de leurs ancêtres et prospèrent ainsi, car c’est la seule chose que nous pouvons faire. Nous n’avons plus le droit d’aller à l’université ou de travailler comme docteur ou ingénieur.»
Son village se trouvait loin du lieu des attaques menées par l’Armée de sauvetage des Rohingyas de l’Arakan (Arsa, lire ici), qui ont tué dix policiers birmans le 25 août et entraîné cette vague inédite de répression et de représailles contre les civils rohingyas. Mohammed Rafiq n’a donc pas connu ces combattants. Il ne soutient pas une telle offensive meurtrière. Mais il se ditdésormais «prêt à se battre pour défendre sa terre et ses frères rohingyas». La Birmanie, lance-t-il, comme revigoré, est «mon pays et j’y retournerai. Coûte que coûte».

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Article paru dans Libération le 19 septembre. 

Pour comprendre les origines de cette population rohingya et de ces violences, je vous recommande cet article

Vous pouvez également écouter mon documentaire audio de 20 minutes, diffusé sur RFI, et regarder le diaporama sonore réalisé avec mes photos et sons. 

mardi 4 juillet 2017

Lynchages de musulmans: l'Inde répond Not In My Name


Dans une dizaine de villes du sous-continent, des centaines de personnes ont protesté contre la recrudescence de violences islamophobes, après le meurtre d'un adolescent musulman

®Chandan Khanna / AFP

Professeurs à la chevelure grisonnante, jeunes aux habits colorés… plusieurs centaines de personnes se pressent sur l’esplanade de Jantar Mantar, centre des manifestations de New Delhi. Tous sont venus clamer leur soutien à leurs compatriotes musulmans, attaqués de manière croissante ces derniers mois. Ils soulèvent des pancartes marquées de ces quelques mots en anglais : «Not in my name» («pas en mon nom»). Cette foule de classe moyenne, majoritairement hindoue, a répondu à un appel lancé sur Facebook, qui a également donné lieu à des rassemblements dans une dizaine d’autres villes indiennes le 28 juin.

«Antinationaux, Pakistanais, mangeurs de bœufs»
L’événement déclencheur a été le meurtre d’un adolescent musulman de 16 ans, cinq jours auparavant, dans un train de la banlieue de New Delhi. Le jeune Junaid Khan était venu avec son frère acheter de la nourriture pour l’Aïd. Selon les témoignages recueillis depuis, Junaid a offert sa place à un homme âgé, celui-ci s’est offusqué et a commencé à insulter les deux garçons qui portaient la toque musulmane : «Antinationaux, Pakistanais, mangeurs de bœufs». Les injures islamophobes ont fusé et une dispute a éclaté. Et tout d’un coup, une dizaine d’autres jeunes hindous ont attaqué les deux frères, et huit coups de couteau fatals ont été portés au jeune Junaid.
Des agressions similaires, d’apparence spontanée, se produisent dans tout le pays depuis plusieurs mois, suivant les traces du raz-de-marée électoral du parti nationaliste hindou BJP : cette formation dirige le gouvernement national depuis trois ans grâce à une majorité absolue inédite à la chambre basse, et administre 17 des 29 Etats, dont le plus grand d’entre eux, l’Uttar Pradesh, a été conquis en mars.
Certains manifestants, comme l’universitaire Prabir Prukayastha, estiment que ces attaques sont encouragées par ces nationalistes hindous : «Il y a une croissance coordonnée de cette haine et de ces violences, des campagnes sont organisées sur WhatsApp [une application de messagerie, ndlr], des groupes envoyés pour attaquer les camions qui transportent du bétailEt le gouvernement ne condamne jamais ces actes, ce qui prouve sa complicité.» Amnesty International vient d’exhorter les dirigeants indiens à réagir pour faire cesser cette «apparente impunité» des crimes islamophobes et a dressé une liste de tels actes rapportés par les médias : au moins dix musulmans ont été tués en deux mois dans huit attaques menées dans tout le pays par des extrémistes ou des groupes de gens qui leur reprochaient de transporter des vaches, de détenir de la viande de bœuf ou de simplement flirter avec des filles hindoues.

«Tout musulman devient une cible»
L’abattage de la vache, animal sacré dans l’hindouisme moderne, est très réglementé mais n’est pas totalement interdit en Inde – et son dépeçage est autorisé si le bovin meurt naturellement. Mohammad Jabir, un musulman venu à la manifestation, vit ce racisme au quotidien dans son village de Muzzafarnagar, situé à 130 km de New Delhi. «Il y a deux ou trois mois, un homme qui portait une longue barbe a été suivi par un groupe, et ils l’ont tué d’un coup de pistolet, raconte-t-il. Ce genre d’incidents arrive souvent maintenant. Tout musulman devient une cible.» Cette bourgade a justement été le théâtre de pogroms antimusulmans en 2013, qui ont coûté la vie à 62 personnes et auraient été manigancés par des députés locaux du BJP – deux d’entre eux ont été mis en examen pour ces actes, mais viennent d’être réélus avec le soutien du parti.
Syed Yunus, un ingénieur musulman de Delhi, analyse le dogme qui sert de support à ces violences : «Les hindouistes mènent une sorte de croisade religieuse, estime-t-il. Selon leur idéologie, une personne qui mange de la viande est démoniaque. Donc si vous voyez quelqu’un qui frappe cette personne, vous ne devez pas intervenir. C’est la même mentalité jihadiste que celle qui est propagée par les extrémistes musulmans.»
Le Premier ministre Narendra Modi, qui a grandi dans les rangs de l’organisation hindouiste et paramilitaire du RSS, a déjà été accusé d’avoir laissé se dérouler des pogroms antimusulmans en 2002, dans l’Etat du Gujarat qu’il dirigeait. Au lendemain de cette manifestation nationale, le chef du gouvernement a exceptionnellement condamné les meurtres perpétrés au nom de la protection de la vache sacrée : «Personne n’a le droit de faire justice soi-même.» Mais il en faudra sûrement plus pour renverser la vapeur : quelques heures après ces mots, un musulman de 45 ans était battu à mort par une foule de 100 personnes. Son crime : transporter de la viande. Personne ne sait de quel animal elle venait, mais il est bien trop tard pour que cela change quoi que ce soit.

vendredi 12 mai 2017

Mères porteuses: l'Inde ferme ses frontières

Dr Nayna Patel réalise une échographie sur une mère porteuse
 à l'Hôpital Kaival à Anand, le 29 octobre 2015.
 AFP/Sam PANTHAKY
Un couple sur six dans le monde serait infertile. Pour avoir un enfant, ils peuvent adopter, ce qui est souvent long et compliqué. Ou avoir recours à une mère porteuse. Le bébé aura alors l'empreinte génétique d'un des deux parents. Mais, de moins en moins de pays acceptent cette procédure controversée de Gestation pour autrui. L'Inde l'autorise encore, mais vient d'interdire les étrangers d'y avoir recours, soi disant pour éviter l'exploitation des femmes.

Mon reportage diffusé en août dernier. 

vendredi 28 avril 2017

Les réfugiés congolais dans l'impasse indienne

L'Inde est l'un des seuls et surtout le plus grand pays du monde à ne pas avoir signé la convention et le protocole sur la protection des réfugiés. Cela veut dire que le Haut Commissariat aux réfugiés, qui est chargé de défendre ces derniers, n'a pas d'autorité légale dans ce pays asiatique. Et beaucoup, particulièrement les Africains, se retrouvent pris dans un enfer bureaucratique, à la merci de la police, quand ils viennent se réfugier en Inde.





Patrick* a le regard désabusé de l'homme habitué à endurer les déceptions. Ses pas le mènent machinalement à travers les murs gris du tribunal de Dwarka, dans le sud-ouest de New Delhi, vers la salle où il doit se présenter pour une énième fois afin de répondre du délit de « défaut de visa ». Ce Congolais ne nie pas les faits. Il n'a qu'une explication à donner au juge : il a fui son pays pour échapper à la mort.
Tout a commencé en septembre 2012. Une insurrection militaire menace le pouvoir central dans la région du Kasaï, en République démocratique du Congo (RDC) et Patrick se rend dans cette zone troublée. Il est alors arrêté par l'armée régulière avec quatre autres personnes et soupçonné de faire partie des rebelles. Ils sont tous torturés, puis les autres détenus sont abattus. « Quand mon tour est arrivé, j'ai commencé à pleurer dans la langue swahili, raconte Patrick. Une des personnes qui se trouvait là a compris que, comme je parlais le swahili, j'étais peut-être son frère. Elle m'a donc aidé à m'enfuir. »
Il cherche le refuge et finit en prison
Patrick entame alors une course pour sa survie. Empêché de se rendre dans sa maison, qui est saccagée et surveillée, le Congolais saisit une opportunité : il s'enfuit en Inde avec le passeport d'un concitoyen qui étudie dans ce pays asiatique. Arrivé à New Delhi, il se présente au Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), qui lui accorde rapidement le statut de réfugié et lui remet une carte censée le protéger. Un secours bien théorique, car l'Inde n'a pas signé les traités internationaux relatifs au statut des réfugiés (la convention de 1951 et le protocole de 1967) et ne reconnaît donc pas cette exception humanitaire.
Patrick en fait rapidement les frais : en avril 2015, après un contrôle de police, il est arrêté et envoyé en prison pendant près de deux mois pour défaut de visa. Aujourd'hui relâché sous caution grâce au soutien légal du HCR, il saura le 12 janvier s'il est renvoyé en détention.
Une terre d'asile qui ne dit pas son nom
L'Inde, située au carrefour de l'Asie du Sud, a accueilli des millions de réfugiés ces dernières décennies, tels que les Tibétains et les Tamouls du Sri Lanka, qui forment à eux seuls 200 000 déplacés aidés par le gouvernement indien. New Delhi respecte aussi le principe de non-refoulement des réfugiés, qui est à la base du droit international. Mais le pays a refusé d'intégrer les traités et de créer un statut uniforme pour toutes les personnes qui trouvent refuge sur son sol.
« Rien, dans la loi indienne, ne différencie un étranger ordinaire d'un réfugié, explique Fazal Abadi, l'avocat de Patrick et spécialisé dans ce domaine. Mais certains éléments de la Constitution protègent leurs droits. Ainsi, les juges de première instance condamnent généralement les réfugiés, mais en appel, ces derniers sont relâchés sous caution. »

Cette zone grise laisse des milliers de réfugiés dans une impasse, car sans visa à long terme, ils ne peuvent pas travailler, avoir un compte en banque, ou voyager en dehors de l'Inde. Et ils attendent seulement d'être réinstallés par le HCR dans un autre pays qui leur offrirait un statut légal, ce qui n'arrive que dans des cas exceptionnels.
« Où est passée ma vie ? »
Plus d'une centaine de Congolais de RDC sont réfugiés en Inde, selon Benoît, le président de l'association qui les regroupe. La grande majorité a fui la répression politique et militaire de leur gouvernement et tous languissent dans cette situation temporaire devenue permanente, réalisant généralement des petits boulots de traduction pour survivre.
Jacques est arrivé en 2008 et a pensé, suivant les assurances du HCR, obtenir un visa en 2010. Au bout de quatre ans d'attente, le ministère de l'Intérieur a failli lcar si je me présente à la cour pour enregistrer notre mariage, on m'arrête, affirme Jacques. Je suis arrivé à 30 ans. J'en ai maintenant 37, et je me retrouve à quémander pour survivre. Où est passée ma vie ? », demande-t-il, les yeux perdus dans l'horizon gris de l'hiver de New Delhi.
'arrêter, ce qui l'a poussé à se cacher à nouveau. Pendant toutes ces années, Jacques a été sélectionné pour un travail chez Google, qui n'a finalement pu l'engager faute de papiers en règle ; il est tombé amoureux d'une Indienne mais ne peut se marier, « 
Beaucoup de réfugiés régionaux, tels que les Afghans et les Rohingyas de Birmanie, en plus des Tibétains et Tamouls, reçoivent ce fameux visa à long terme qui leur permet de travailler et de sortir du pays. Selon l'avocat Fazal Abadi, le ministère de l'Intérieur a émis en 2014 une note interne et confidentielle qui étendrait ce droit à d'autres réfugiés reconnus par le HCR. Mais son application est encore peu visible.
Une proposition de loi pour un statut uniforme
Un député national indien aimerait mettre fin à cette hypocrisie bureaucratique. Shashi Tharoor, ancien secrétaire général adjoint de l'ONU et élu à la Chambre basse (Parti du Congrès, opposition) a rédigé en 2015 une proposition de loi qui mettrait en place une Commission en charge de créer un statut uniforme de réfugié et de demandeur d'asile.
Le texte leur offrirait le droit de travailler, recevoir des soins ainsi que d'envoyer leurs enfants gratuitement à l'école primaire. « J'ai soulevé cette question au Parlement et avec le secrétaire général du ministère de l'Intérieur et ils n'ont rien contre mon texte, mais ils ne veulent pas le soutenir », confie Shashi Tharoor à RFI. « Est-ce qu'ils ne veulent pas lier leurs mains ?, se demande-t-il. Va-t-on donc décider de la situation de chaque groupe selon les exigences politiques du moment ? ».
Certains pensent que les autorités seraient réticentes à offrir un statut trop hospitalier aux réfugiés, de peur de devenir une terre d'accueil dans une région où les conflits et catastrophes naturelles, de l'Afghanistan au Bangladesh, en poussent beaucoup hors de leurs frontières. Shashi Tharoor rejette cet argument, en affirmant que « nous avons déjà attiré des millions de personnes dans le passé. Pendant la guerre civile au Népal, 7 millions de Népalais sont venus en Inde. Nous n'avons pas la capacité de contrôler nos frontières et les gens vont venir de toute façon. Au moins quand ils viennent, offrons leur des conditions raisonnables pour un pays civilisé ».
* Les noms ont été changés

Reportage publié sur RFI