mardi 4 juillet 2017

Lynchages de musulmans: l'Inde répond Not In My Name


Dans une dizaine de villes du sous-continent, des centaines de personnes ont protesté contre la recrudescence de violences islamophobes, après le meurtre d'un adolescent musulman

®Chandan Khanna / AFP

Professeurs à la chevelure grisonnante, jeunes aux habits colorés… plusieurs centaines de personnes se pressent sur l’esplanade de Jantar Mantar, centre des manifestations de New Delhi. Tous sont venus clamer leur soutien à leurs compatriotes musulmans, attaqués de manière croissante ces derniers mois. Ils soulèvent des pancartes marquées de ces quelques mots en anglais : «Not in my name» («pas en mon nom»). Cette foule de classe moyenne, majoritairement hindoue, a répondu à un appel lancé sur Facebook, qui a également donné lieu à des rassemblements dans une dizaine d’autres villes indiennes le 28 juin.

«Antinationaux, Pakistanais, mangeurs de bœufs»
L’événement déclencheur a été le meurtre d’un adolescent musulman de 16 ans, cinq jours auparavant, dans un train de la banlieue de New Delhi. Le jeune Junaid Khan était venu avec son frère acheter de la nourriture pour l’Aïd. Selon les témoignages recueillis depuis, Junaid a offert sa place à un homme âgé, celui-ci s’est offusqué et a commencé à insulter les deux garçons qui portaient la toque musulmane : «Antinationaux, Pakistanais, mangeurs de bœufs». Les injures islamophobes ont fusé et une dispute a éclaté. Et tout d’un coup, une dizaine d’autres jeunes hindous ont attaqué les deux frères, et huit coups de couteau fatals ont été portés au jeune Junaid.
Des agressions similaires, d’apparence spontanée, se produisent dans tout le pays depuis plusieurs mois, suivant les traces du raz-de-marée électoral du parti nationaliste hindou BJP : cette formation dirige le gouvernement national depuis trois ans grâce à une majorité absolue inédite à la chambre basse, et administre 17 des 29 Etats, dont le plus grand d’entre eux, l’Uttar Pradesh, a été conquis en mars.
Certains manifestants, comme l’universitaire Prabir Prukayastha, estiment que ces attaques sont encouragées par ces nationalistes hindous : «Il y a une croissance coordonnée de cette haine et de ces violences, des campagnes sont organisées sur WhatsApp [une application de messagerie, ndlr], des groupes envoyés pour attaquer les camions qui transportent du bétailEt le gouvernement ne condamne jamais ces actes, ce qui prouve sa complicité.» Amnesty International vient d’exhorter les dirigeants indiens à réagir pour faire cesser cette «apparente impunité» des crimes islamophobes et a dressé une liste de tels actes rapportés par les médias : au moins dix musulmans ont été tués en deux mois dans huit attaques menées dans tout le pays par des extrémistes ou des groupes de gens qui leur reprochaient de transporter des vaches, de détenir de la viande de bœuf ou de simplement flirter avec des filles hindoues.

«Tout musulman devient une cible»
L’abattage de la vache, animal sacré dans l’hindouisme moderne, est très réglementé mais n’est pas totalement interdit en Inde – et son dépeçage est autorisé si le bovin meurt naturellement. Mohammad Jabir, un musulman venu à la manifestation, vit ce racisme au quotidien dans son village de Muzzafarnagar, situé à 130 km de New Delhi. «Il y a deux ou trois mois, un homme qui portait une longue barbe a été suivi par un groupe, et ils l’ont tué d’un coup de pistolet, raconte-t-il. Ce genre d’incidents arrive souvent maintenant. Tout musulman devient une cible.» Cette bourgade a justement été le théâtre de pogroms antimusulmans en 2013, qui ont coûté la vie à 62 personnes et auraient été manigancés par des députés locaux du BJP – deux d’entre eux ont été mis en examen pour ces actes, mais viennent d’être réélus avec le soutien du parti.
Syed Yunus, un ingénieur musulman de Delhi, analyse le dogme qui sert de support à ces violences : «Les hindouistes mènent une sorte de croisade religieuse, estime-t-il. Selon leur idéologie, une personne qui mange de la viande est démoniaque. Donc si vous voyez quelqu’un qui frappe cette personne, vous ne devez pas intervenir. C’est la même mentalité jihadiste que celle qui est propagée par les extrémistes musulmans.»
Le Premier ministre Narendra Modi, qui a grandi dans les rangs de l’organisation hindouiste et paramilitaire du RSS, a déjà été accusé d’avoir laissé se dérouler des pogroms antimusulmans en 2002, dans l’Etat du Gujarat qu’il dirigeait. Au lendemain de cette manifestation nationale, le chef du gouvernement a exceptionnellement condamné les meurtres perpétrés au nom de la protection de la vache sacrée : «Personne n’a le droit de faire justice soi-même.» Mais il en faudra sûrement plus pour renverser la vapeur : quelques heures après ces mots, un musulman de 45 ans était battu à mort par une foule de 100 personnes. Son crime : transporter de la viande. Personne ne sait de quel animal elle venait, mais il est bien trop tard pour que cela change quoi que ce soit.

vendredi 12 mai 2017

Mères porteuses: l'Inde ferme ses frontières

Dr Nayna Patel réalise une échographie sur une mère porteuse
 à l'Hôpital Kaival à Anand, le 29 octobre 2015.
 AFP/Sam PANTHAKY
Un couple sur six dans le monde serait infertile. Pour avoir un enfant, ils peuvent adopter, ce qui est souvent long et compliqué. Ou avoir recours à une mère porteuse. Le bébé aura alors l'empreinte génétique d'un des deux parents. Mais, de moins en moins de pays acceptent cette procédure controversée de Gestation pour autrui. L'Inde l'autorise encore, mais vient d'interdire les étrangers d'y avoir recours, soi disant pour éviter l'exploitation des femmes.

Mon reportage diffusé en août dernier. 

vendredi 28 avril 2017

Les réfugiés congolais dans l'impasse indienne

L'Inde est l'un des seuls et surtout le plus grand pays du monde à ne pas avoir signé la convention et le protocole sur la protection des réfugiés. Cela veut dire que le Haut Commissariat aux réfugiés, qui est chargé de défendre ces derniers, n'a pas d'autorité légale dans ce pays asiatique. Et beaucoup, particulièrement les Africains, se retrouvent pris dans un enfer bureaucratique, à la merci de la police, quand ils viennent se réfugier en Inde.





Patrick* a le regard désabusé de l'homme habitué à endurer les déceptions. Ses pas le mènent machinalement à travers les murs gris du tribunal de Dwarka, dans le sud-ouest de New Delhi, vers la salle où il doit se présenter pour une énième fois afin de répondre du délit de « défaut de visa ». Ce Congolais ne nie pas les faits. Il n'a qu'une explication à donner au juge : il a fui son pays pour échapper à la mort.
Tout a commencé en septembre 2012. Une insurrection militaire menace le pouvoir central dans la région du Kasaï, en République démocratique du Congo (RDC) et Patrick se rend dans cette zone troublée. Il est alors arrêté par l'armée régulière avec quatre autres personnes et soupçonné de faire partie des rebelles. Ils sont tous torturés, puis les autres détenus sont abattus. « Quand mon tour est arrivé, j'ai commencé à pleurer dans la langue swahili, raconte Patrick. Une des personnes qui se trouvait là a compris que, comme je parlais le swahili, j'étais peut-être son frère. Elle m'a donc aidé à m'enfuir. »
Il cherche le refuge et finit en prison
Patrick entame alors une course pour sa survie. Empêché de se rendre dans sa maison, qui est saccagée et surveillée, le Congolais saisit une opportunité : il s'enfuit en Inde avec le passeport d'un concitoyen qui étudie dans ce pays asiatique. Arrivé à New Delhi, il se présente au Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), qui lui accorde rapidement le statut de réfugié et lui remet une carte censée le protéger. Un secours bien théorique, car l'Inde n'a pas signé les traités internationaux relatifs au statut des réfugiés (la convention de 1951 et le protocole de 1967) et ne reconnaît donc pas cette exception humanitaire.
Patrick en fait rapidement les frais : en avril 2015, après un contrôle de police, il est arrêté et envoyé en prison pendant près de deux mois pour défaut de visa. Aujourd'hui relâché sous caution grâce au soutien légal du HCR, il saura le 12 janvier s'il est renvoyé en détention.
Une terre d'asile qui ne dit pas son nom
L'Inde, située au carrefour de l'Asie du Sud, a accueilli des millions de réfugiés ces dernières décennies, tels que les Tibétains et les Tamouls du Sri Lanka, qui forment à eux seuls 200 000 déplacés aidés par le gouvernement indien. New Delhi respecte aussi le principe de non-refoulement des réfugiés, qui est à la base du droit international. Mais le pays a refusé d'intégrer les traités et de créer un statut uniforme pour toutes les personnes qui trouvent refuge sur son sol.
« Rien, dans la loi indienne, ne différencie un étranger ordinaire d'un réfugié, explique Fazal Abadi, l'avocat de Patrick et spécialisé dans ce domaine. Mais certains éléments de la Constitution protègent leurs droits. Ainsi, les juges de première instance condamnent généralement les réfugiés, mais en appel, ces derniers sont relâchés sous caution. »

Cette zone grise laisse des milliers de réfugiés dans une impasse, car sans visa à long terme, ils ne peuvent pas travailler, avoir un compte en banque, ou voyager en dehors de l'Inde. Et ils attendent seulement d'être réinstallés par le HCR dans un autre pays qui leur offrirait un statut légal, ce qui n'arrive que dans des cas exceptionnels.
« Où est passée ma vie ? »
Plus d'une centaine de Congolais de RDC sont réfugiés en Inde, selon Benoît, le président de l'association qui les regroupe. La grande majorité a fui la répression politique et militaire de leur gouvernement et tous languissent dans cette situation temporaire devenue permanente, réalisant généralement des petits boulots de traduction pour survivre.
Jacques est arrivé en 2008 et a pensé, suivant les assurances du HCR, obtenir un visa en 2010. Au bout de quatre ans d'attente, le ministère de l'Intérieur a failli lcar si je me présente à la cour pour enregistrer notre mariage, on m'arrête, affirme Jacques. Je suis arrivé à 30 ans. J'en ai maintenant 37, et je me retrouve à quémander pour survivre. Où est passée ma vie ? », demande-t-il, les yeux perdus dans l'horizon gris de l'hiver de New Delhi.
'arrêter, ce qui l'a poussé à se cacher à nouveau. Pendant toutes ces années, Jacques a été sélectionné pour un travail chez Google, qui n'a finalement pu l'engager faute de papiers en règle ; il est tombé amoureux d'une Indienne mais ne peut se marier, « 
Beaucoup de réfugiés régionaux, tels que les Afghans et les Rohingyas de Birmanie, en plus des Tibétains et Tamouls, reçoivent ce fameux visa à long terme qui leur permet de travailler et de sortir du pays. Selon l'avocat Fazal Abadi, le ministère de l'Intérieur a émis en 2014 une note interne et confidentielle qui étendrait ce droit à d'autres réfugiés reconnus par le HCR. Mais son application est encore peu visible.
Une proposition de loi pour un statut uniforme
Un député national indien aimerait mettre fin à cette hypocrisie bureaucratique. Shashi Tharoor, ancien secrétaire général adjoint de l'ONU et élu à la Chambre basse (Parti du Congrès, opposition) a rédigé en 2015 une proposition de loi qui mettrait en place une Commission en charge de créer un statut uniforme de réfugié et de demandeur d'asile.
Le texte leur offrirait le droit de travailler, recevoir des soins ainsi que d'envoyer leurs enfants gratuitement à l'école primaire. « J'ai soulevé cette question au Parlement et avec le secrétaire général du ministère de l'Intérieur et ils n'ont rien contre mon texte, mais ils ne veulent pas le soutenir », confie Shashi Tharoor à RFI. « Est-ce qu'ils ne veulent pas lier leurs mains ?, se demande-t-il. Va-t-on donc décider de la situation de chaque groupe selon les exigences politiques du moment ? ».
Certains pensent que les autorités seraient réticentes à offrir un statut trop hospitalier aux réfugiés, de peur de devenir une terre d'accueil dans une région où les conflits et catastrophes naturelles, de l'Afghanistan au Bangladesh, en poussent beaucoup hors de leurs frontières. Shashi Tharoor rejette cet argument, en affirmant que « nous avons déjà attiré des millions de personnes dans le passé. Pendant la guerre civile au Népal, 7 millions de Népalais sont venus en Inde. Nous n'avons pas la capacité de contrôler nos frontières et les gens vont venir de toute façon. Au moins quand ils viennent, offrons leur des conditions raisonnables pour un pays civilisé ».
* Les noms ont été changés

Reportage publié sur RFI

vendredi 14 avril 2017

L'amour en Inde 2.0

La société indienne est patriarcale et souvent violente envers les femmes : le brutal viol collectif qui a coûté la vie à une étudiante dans un bus de New Delhi, en décembre 2012, a rappelé cette cruelle régularité des violences faites aux femmes en Inde. 
Cependant, en parallèle de cela, une autre réalité émerge dans cette société très diverse : l'émancipation sexuelle de la jeunesse urbaine, à travers, entre autres, les applications de rencontres sur smartphones. Utilisées aujourd'hui par des millions d'Indiens...

Mon reportage ici 

vendredi 31 mars 2017

Bangladesh : L'industrie textile menacée par le terrorisme

Le 1er juillet dernier, le Bangladesh était frappé par l'une des attaques terroristes les plus sanglantes des dernières années dans ce pays asiatique. Et surtout la première à viser directement la communauté étrangère de la capitale. Un groupe terroriste, qui s'est réclamé de l'organisation Etat islamique, a pris d'assaut un restaurant français et tué 20 personnes, dont 18 expatriés. Beaucoup craignent maintenant que cela fasse fuir les entreprises étrangères de confection textile, qui représentent le poumon de l'économie bangladaise.

Mon reportage au Bangladesh.

mercredi 22 mars 2017

Cachemire: Le rap contre les balles

Une enfance de barbelés.
Graffito sur un mur du sud-cachemire
Le Cachemire indien sort à peine de sa plus violente insurrection depuis 6 ans. Cette région disputée entre l'Inde et le Pakistan s'est enflammée en juillet suite au meurtre par l'armée de l'un des plus célèbres combattants indépendantistes. Les affrontements entre paramilitaires et la population ont couté la vie à près de 100 habitants et plus de 7000 autres ont été arrêtés. 
Le Cachemire est considérée comme la région habitée la plus militarisée du monde, et 70 000 personnes sont mortes depuis le début de ce conflit en 1989. La jeunesse d'aujourd'hui n'a donc connu que cette situation de couvre-feu et de violences arbitraires qui ont souvent entrainé la mort de leurs proches. 

Beaucoup cherchent à exprimer toute cette frustration et colère, et ont commencé à composer du rap. Un nouveau mouvement artistique est né. 

J'ai rencontré deux de ces nouveaux rappeurs qui cherchent à lutter contre cette frustration avec leurs propres armes, et résistent à l'appel de la violence. 
Mon reportage est ici

Vous pouvez également retrouver MC Kash sur son site ou sa page facebook


mercredi 28 décembre 2016

Inde: le pari risqué de la démonétisation

Le 8 novembre dernier, le Premier ministre indien Narendra Modi a annoncé l'invalidation immédiate des plus importants billets du pays. Cette démonétisation partielle, lancée dans le but de lutter contre l'économie parallèle, a déstabilisé la troisième économie asiatique. Car 98% des transactions sont réalisées en monnaie de papier, et que ces billets ne circulent plus facilement. Le gouvernement réussira-t-il son pari d'assainir l'économie ou plongera-t-il l'Inde dans la récession ?

Il est 10h du matin et Sandeep Malik fait la queue depuis déjà cinq heures devant l'agence de la banque Axis, dans le sud de New Delhi. Dans sa poche se trouvent quelques anciens billets de 500 roupies (7 euros), devenus invalides depuis le 9 novembre, qu'il souhaite déposer sur son compte. Et dans sa main, un chéquier qui lui permettra, espère-t-il, de retirer 10 000 roupies (137 euros) pour payer son loyer, car son logeur refuse les chèques. Cependant, la banque vient à peine d'ouvrir et il ne sait pas encore s'il réussira cette mission. « Cela fait trois jours que je fais la queue, explique ce couturier de 24 ans. Le premier jour, il n'y avait plus d'argent après 40 personnes. Le deuxième jour, après 90... Il me faut cet argent, car je n'ai même plus de quoi manger ». Près d'une centaine de personnes se trouvent dans la file ce matin-là, mais Sandeep est en tête et devrait y arriver. Pour les autres, cependant, comme pour des millions d'Indiens, le calvaire continue.

A quelques centaines de mètres de la banque Axis se trouve Kotla, l'un des bazars les plus dynamiques du sud de la capitale. Epiciers, tailleurs, vitriers ou quincailliers s'alignent sur près d'un kilomètre dans une ambiance habituellement bourdonnante. Mais depuis le 9 novembre, la rue principale est tristement silencieuse. « Nos affaires ont chuté de 65% », se désole RK Garg, propriétaire d'une épicerie, reflétant la tendance du quartier qui ne tourne qu'à la monnaie papier. En Inde, 98% des transactions sont réalisées en liquide.

22 milliards de billets à changer

Le Premier ministre Narendra Modi a stupéfait la nation en annonçant, le 8 novembre au soir, l'invalidation des billets de 500 et 1000 roupies (7 et 14 euros) – les plus grosses coupures en circulation, représentant 86% de la valeur fiduciaire. Son objectif est clair : lutter contre l'économie parallèle, qui englobe autant les échanges commerciaux légaux non déclarés que la corruption. Ceux-ci représenteraient 62% du Produit intérieur brut indien, selon Arun Kumar, économiste agrégé spécialisé dans le domaine, soit 1,29 trillion d'euros de transactions en 2016 qui échappent à tout impôt, car ils sont réalisés en liquide. La Banque mondiale, utilisant un calcul différent, l'évaluait à 20,7% du PIB en 2007. En annulant ces coupures, le gouvernement oblige les fraudeurs à venir échanger leur fortune à la banque et donc à payer des taxes dessus, ou à la perdre à jamais. Un pari risqué: car il a ainsi obligé la conversion de plus de 22 milliards de billets et paralysé une grande partie de l'économie.


Le secteur agricole, qui emploie un actif sur deux, a été l'un des plus touchés, car une grande partie de la population rurale n'a pas de compte en banque. Depuis l'achat de graines et d'engrais jusqu'aux emprunts, tout se réalise en monnaie papier. Les agriculteurs doivent donc retarder le semis et les récoltes ne peuvent être achetées par les grossistes, à court de « cash ». En un mois, le prix des légumes a donc été divisé par deux. En ville, les travailleurs journaliers ou contractuels ne trouvent plus d'emploi et beaucoup repartent dans leurs villages. Les classes moyennes s'en sortent, grâce à leur carte bancaire et aux nouveaux systèmes de portefeuilles électroniques sur smartphones tels que Paytm, devenus les grands gagnants de cette période trouble.


Etonnement, beaucoup des victimes collatérales du retrait des billets soutiennent cette mesure de démonétisation partielle : « Cela va mettre fin à la domination des riches et rendre les gens plus égaux », lance l'épicier RK Garg, qui espère que les nantis commenceront à payer leurs taxes.

Les rois de « l'argent noir », commerçants fraudeurs ou bureaucrates corrompus, sont en effet acculés et l'une des preuves est le gel des transactions immobilières. Ce secteur est en effet la voie royale du blanchiment, car une grande partie des achats se paie en monnaie papier. « Je venais de conclure trois importants contrats de 3,5 millions d'euros chacun, par lesquels 60% de la somme devait être payée en liquide, confie Sandeep Sikri, consultant pour l'agence immobilière Bricks India. Mais mes clients se sont retirés, car les promoteurs n'auraient pas accepté les anciens billets. » L'afflux de ces sommes non déclarées a créé une énorme bulle immobilière dans les grandes villes indiennes, qui devrait se dégonfler et faire baisser les prix, assure cet agent.

Risque de récession

Mais l'économie indienne pourra-t-elle se remettre facilement de cet électrochoc ? Selon l'économiste Arun Kumar, il faudra au moins six mois pour remplacer tous les billets, et en attendant, « les Indiens vont limiter leurs dépenses à l'essentiel. Ils reportent l'achat d'une chemise ou d'un réfrigérateur, en attendant des jours meilleurs. Le commerce de gros, de détail ainsi que les services sont donc touchés et dans un mois, ce ralentissement deviendra plus permanent, entraînant du chômage et faisant glisser l'économie en récession ».

De plus, le jeu n'en vaudrait pas la chandelle, selon ce chercheur spécialisé dans l'économie parallèle. « Les détenteurs d'argent noir le convertissent régulièrement dans l'immobilier ou l'or et seulement 1% demeure en liquide, considère-t-il. Et même ces 1% ne seront pas complètement touchés par cette démonétisation, car ces gens sont malins et trouvent encore de nombreux moyens de blanchir cet argent. J'estime donc que seulement 0,1% de l'argent noir disparaîtra », conclut le professeur Kumar. Le Premier ministre Narendra Modi, lui, a mis son image en jeu dans cette mission périlleuse et sera jugé sur sa réussite.

Pour aller plus loin et en ambiance,
voici le Grand Reportage de 20 minutes diffusé sur RFI.