vendredi 12 mai 2017

Mères porteuses: l'Inde ferme ses frontières

Dr Nayna Patel réalise une échographie sur une mère porteuse
 à l'Hôpital Kaival à Anand, le 29 octobre 2015.
 AFP/Sam PANTHAKY
Un couple sur six dans le monde serait infertile. Pour avoir un enfant, ils peuvent adopter, ce qui est souvent long et compliqué. Ou avoir recours à une mère porteuse. Le bébé aura alors l'empreinte génétique d'un des deux parents. Mais, de moins en moins de pays acceptent cette procédure controversée de Gestation pour autrui. L'Inde l'autorise encore, mais vient d'interdire les étrangers d'y avoir recours, soi disant pour éviter l'exploitation des femmes.

Mon reportage diffusé en août dernier. 

vendredi 28 avril 2017

Les réfugiés congolais dans l'impasse indienne

L'Inde est l'un des seuls et surtout le plus grand pays du monde à ne pas avoir signé la convention et le protocole sur la protection des réfugiés. Cela veut dire que le Haut Commissariat aux réfugiés, qui est chargé de défendre ces derniers, n'a pas d'autorité légale dans ce pays asiatique. Et beaucoup, particulièrement les Africains, se retrouvent pris dans un enfer bureaucratique, à la merci de la police, quand ils viennent se réfugier en Inde.





Patrick* a le regard désabusé de l'homme habitué à endurer les déceptions. Ses pas le mènent machinalement à travers les murs gris du tribunal de Dwarka, dans le sud-ouest de New Delhi, vers la salle où il doit se présenter pour une énième fois afin de répondre du délit de « défaut de visa ». Ce Congolais ne nie pas les faits. Il n'a qu'une explication à donner au juge : il a fui son pays pour échapper à la mort.
Tout a commencé en septembre 2012. Une insurrection militaire menace le pouvoir central dans la région du Kasaï, en République démocratique du Congo (RDC) et Patrick se rend dans cette zone troublée. Il est alors arrêté par l'armée régulière avec quatre autres personnes et soupçonné de faire partie des rebelles. Ils sont tous torturés, puis les autres détenus sont abattus. « Quand mon tour est arrivé, j'ai commencé à pleurer dans la langue swahili, raconte Patrick. Une des personnes qui se trouvait là a compris que, comme je parlais le swahili, j'étais peut-être son frère. Elle m'a donc aidé à m'enfuir. »
Il cherche le refuge et finit en prison
Patrick entame alors une course pour sa survie. Empêché de se rendre dans sa maison, qui est saccagée et surveillée, le Congolais saisit une opportunité : il s'enfuit en Inde avec le passeport d'un concitoyen qui étudie dans ce pays asiatique. Arrivé à New Delhi, il se présente au Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), qui lui accorde rapidement le statut de réfugié et lui remet une carte censée le protéger. Un secours bien théorique, car l'Inde n'a pas signé les traités internationaux relatifs au statut des réfugiés (la convention de 1951 et le protocole de 1967) et ne reconnaît donc pas cette exception humanitaire.
Patrick en fait rapidement les frais : en avril 2015, après un contrôle de police, il est arrêté et envoyé en prison pendant près de deux mois pour défaut de visa. Aujourd'hui relâché sous caution grâce au soutien légal du HCR, il saura le 12 janvier s'il est renvoyé en détention.
Une terre d'asile qui ne dit pas son nom
L'Inde, située au carrefour de l'Asie du Sud, a accueilli des millions de réfugiés ces dernières décennies, tels que les Tibétains et les Tamouls du Sri Lanka, qui forment à eux seuls 200 000 déplacés aidés par le gouvernement indien. New Delhi respecte aussi le principe de non-refoulement des réfugiés, qui est à la base du droit international. Mais le pays a refusé d'intégrer les traités et de créer un statut uniforme pour toutes les personnes qui trouvent refuge sur son sol.
« Rien, dans la loi indienne, ne différencie un étranger ordinaire d'un réfugié, explique Fazal Abadi, l'avocat de Patrick et spécialisé dans ce domaine. Mais certains éléments de la Constitution protègent leurs droits. Ainsi, les juges de première instance condamnent généralement les réfugiés, mais en appel, ces derniers sont relâchés sous caution. »
Photo : Laurent Ouisse


Cette zone grise laisse des milliers de réfugiés dans une impasse, car sans visa à long terme, ils ne peuvent pas travailler, avoir un compte en banque, ou voyager en dehors de l'Inde. Et ils attendent seulement d'être réinstallés par le HCR dans un autre pays qui leur offrirait un statut légal, ce qui n'arrive que dans des cas exceptionnels.
« Où est passée ma vie ? »
Plus d'une centaine de Congolais de RDC sont réfugiés en Inde, selon Benoît, le président de l'association qui les regroupe. La grande majorité a fui la répression politique et militaire de leur gouvernement et tous languissent dans cette situation temporaire devenue permanente, réalisant généralement des petits boulots de traduction pour survivre.
Jacques est arrivé en 2008 et a pensé, suivant les assurances du HCR, obtenir un visa en 2010. Au bout de quatre ans d'attente, le ministère de l'Intérieur a failli lcar si je me présente à la cour pour enregistrer notre mariage, on m'arrête, affirme Jacques. Je suis arrivé à 30 ans. J'en ai maintenant 37, et je me retrouve à quémander pour survivre. Où est passée ma vie ? », demande-t-il, les yeux perdus dans l'horizon gris de l'hiver de New Delhi.
'arrêter, ce qui l'a poussé à se cacher à nouveau. Pendant toutes ces années, Jacques a été sélectionné pour un travail chez Google, qui n'a finalement pu l'engager faute de papiers en règle ; il est tombé amoureux d'une Indienne mais ne peut se marier, « 
Beaucoup de réfugiés régionaux, tels que les Afghans et les Rohingyas de Birmanie, en plus des Tibétains et Tamouls, reçoivent ce fameux visa à long terme qui leur permet de travailler et de sortir du pays. Selon l'avocat Fazal Abadi, le ministère de l'Intérieur a émis en 2014 une note interne et confidentielle qui étendrait ce droit à d'autres réfugiés reconnus par le HCR. Mais son application est encore peu visible.
Une proposition de loi pour un statut uniforme
Un député national indien aimerait mettre fin à cette hypocrisie bureaucratique. Shashi Tharoor, ancien secrétaire général adjoint de l'ONU et élu à la Chambre basse (Parti du Congrès, opposition) a rédigé en 2015 une proposition de loi qui mettrait en place une Commission en charge de créer un statut uniforme de réfugié et de demandeur d'asile.
Le texte leur offrirait le droit de travailler, recevoir des soins ainsi que d'envoyer leurs enfants gratuitement à l'école primaire. « J'ai soulevé cette question au Parlement et avec le secrétaire général du ministère de l'Intérieur et ils n'ont rien contre mon texte, mais ils ne veulent pas le soutenir », confie Shashi Tharoor à RFI. « Est-ce qu'ils ne veulent pas lier leurs mains ?, se demande-t-il. Va-t-on donc décider de la situation de chaque groupe selon les exigences politiques du moment ? ».
Certains pensent que les autorités seraient réticentes à offrir un statut trop hospitalier aux réfugiés, de peur de devenir une terre d'accueil dans une région où les conflits et catastrophes naturelles, de l'Afghanistan au Bangladesh, en poussent beaucoup hors de leurs frontières. Shashi Tharoor rejette cet argument, en affirmant que « nous avons déjà attiré des millions de personnes dans le passé. Pendant la guerre civile au Népal, 7 millions de Népalais sont venus en Inde. Nous n'avons pas la capacité de contrôler nos frontières et les gens vont venir de toute façon. Au moins quand ils viennent, offrons leur des conditions raisonnables pour un pays civilisé ».
* Les noms ont été changés

Reportage publié sur RFI

vendredi 14 avril 2017

L'amour en Inde 2.0

La société indienne est patriarcale et souvent violente envers les femmes : le brutal viol collectif qui a coûté la vie à une étudiante dans un bus de New Delhi, en décembre 2012, a rappelé cette cruelle régularité des violences faites aux femmes en Inde. 
Cependant, en parallèle de cela, une autre réalité émerge dans cette société très diverse : l'émancipation sexuelle de la jeunesse urbaine, à travers, entre autres, les applications de rencontres sur smartphones. Utilisées aujourd'hui par des millions d'Indiens...

Mon reportage ici 

vendredi 31 mars 2017

Bangladesh : L'industrie textile menacée par le terrorisme

Le 1er juillet dernier, le Bangladesh était frappé par l'une des attaques terroristes les plus sanglantes des dernières années dans ce pays asiatique. Et surtout la première à viser directement la communauté étrangère de la capitale. Un groupe terroriste, qui s'est réclamé de l'organisation Etat islamique, a pris d'assaut un restaurant français et tué 20 personnes, dont 18 expatriés. Beaucoup craignent maintenant que cela fasse fuir les entreprises étrangères de confection textile, qui représentent le poumon de l'économie bangladaise.

Mon reportage au Bangladesh.

mercredi 22 mars 2017

Cachemire: Le rap contre les balles

Une enfance de barbelés.
Graffito sur un mur du sud-cachemire
Le Cachemire indien sort à peine de sa plus violente insurrection depuis 6 ans. Cette région disputée entre l'Inde et le Pakistan s'est enflammée en juillet suite au meurtre par l'armée de l'un des plus célèbres combattants indépendantistes. Les affrontements entre paramilitaires et la population ont couté la vie à près de 100 habitants et plus de 7000 autres ont été arrêtés. 
Le Cachemire est considérée comme la région habitée la plus militarisée du monde, et 70 000 personnes sont mortes depuis le début de ce conflit en 1989. La jeunesse d'aujourd'hui n'a donc connu que cette situation de couvre-feu et de violences arbitraires qui ont souvent entrainé la mort de leurs proches. 

Beaucoup cherchent à exprimer toute cette frustration et colère, et ont commencé à composer du rap. Un nouveau mouvement artistique est né. 

J'ai rencontré deux de ces nouveaux rappeurs qui cherchent à lutter contre cette frustration avec leurs propres armes, et résistent à l'appel de la violence. 
Mon reportage est ici

Vous pouvez également retrouver MC Kash sur son site ou sa page facebook


mercredi 28 décembre 2016

Inde: le pari risqué de la démonétisation

Le 8 novembre dernier, le Premier ministre indien Narendra Modi a annoncé l'invalidation immédiate des plus importants billets du pays. Cette démonétisation partielle, lancée dans le but de lutter contre l'économie parallèle, a déstabilisé la troisième économie asiatique. Car 98% des transactions sont réalisées en monnaie de papier, et que ces billets ne circulent plus facilement. Le gouvernement réussira-t-il son pari d'assainir l'économie ou plongera-t-il l'Inde dans la récession ?

Il est 10h du matin et Sandeep Malik fait la queue depuis déjà cinq heures devant l'agence de la banque Axis, dans le sud de New Delhi. Dans sa poche se trouvent quelques anciens billets de 500 roupies (7 euros), devenus invalides depuis le 9 novembre, qu'il souhaite déposer sur son compte. Et dans sa main, un chéquier qui lui permettra, espère-t-il, de retirer 10 000 roupies (137 euros) pour payer son loyer, car son logeur refuse les chèques. Cependant, la banque vient à peine d'ouvrir et il ne sait pas encore s'il réussira cette mission. « Cela fait trois jours que je fais la queue, explique ce couturier de 24 ans. Le premier jour, il n'y avait plus d'argent après 40 personnes. Le deuxième jour, après 90... Il me faut cet argent, car je n'ai même plus de quoi manger ». Près d'une centaine de personnes se trouvent dans la file ce matin-là, mais Sandeep est en tête et devrait y arriver. Pour les autres, cependant, comme pour des millions d'Indiens, le calvaire continue.

A quelques centaines de mètres de la banque Axis se trouve Kotla, l'un des bazars les plus dynamiques du sud de la capitale. Epiciers, tailleurs, vitriers ou quincailliers s'alignent sur près d'un kilomètre dans une ambiance habituellement bourdonnante. Mais depuis le 9 novembre, la rue principale est tristement silencieuse. « Nos affaires ont chuté de 65% », se désole RK Garg, propriétaire d'une épicerie, reflétant la tendance du quartier qui ne tourne qu'à la monnaie papier. En Inde, 98% des transactions sont réalisées en liquide.

22 milliards de billets à changer

Le Premier ministre Narendra Modi a stupéfait la nation en annonçant, le 8 novembre au soir, l'invalidation des billets de 500 et 1000 roupies (7 et 14 euros) – les plus grosses coupures en circulation, représentant 86% de la valeur fiduciaire. Son objectif est clair : lutter contre l'économie parallèle, qui englobe autant les échanges commerciaux légaux non déclarés que la corruption. Ceux-ci représenteraient 62% du Produit intérieur brut indien, selon Arun Kumar, économiste agrégé spécialisé dans le domaine, soit 1,29 trillion d'euros de transactions en 2016 qui échappent à tout impôt, car ils sont réalisés en liquide. La Banque mondiale, utilisant un calcul différent, l'évaluait à 20,7% du PIB en 2007. En annulant ces coupures, le gouvernement oblige les fraudeurs à venir échanger leur fortune à la banque et donc à payer des taxes dessus, ou à la perdre à jamais. Un pari risqué: car il a ainsi obligé la conversion de plus de 22 milliards de billets et paralysé une grande partie de l'économie.


Le secteur agricole, qui emploie un actif sur deux, a été l'un des plus touchés, car une grande partie de la population rurale n'a pas de compte en banque. Depuis l'achat de graines et d'engrais jusqu'aux emprunts, tout se réalise en monnaie papier. Les agriculteurs doivent donc retarder le semis et les récoltes ne peuvent être achetées par les grossistes, à court de « cash ». En un mois, le prix des légumes a donc été divisé par deux. En ville, les travailleurs journaliers ou contractuels ne trouvent plus d'emploi et beaucoup repartent dans leurs villages. Les classes moyennes s'en sortent, grâce à leur carte bancaire et aux nouveaux systèmes de portefeuilles électroniques sur smartphones tels que Paytm, devenus les grands gagnants de cette période trouble.


Etonnement, beaucoup des victimes collatérales du retrait des billets soutiennent cette mesure de démonétisation partielle : « Cela va mettre fin à la domination des riches et rendre les gens plus égaux », lance l'épicier RK Garg, qui espère que les nantis commenceront à payer leurs taxes.

Les rois de « l'argent noir », commerçants fraudeurs ou bureaucrates corrompus, sont en effet acculés et l'une des preuves est le gel des transactions immobilières. Ce secteur est en effet la voie royale du blanchiment, car une grande partie des achats se paie en monnaie papier. « Je venais de conclure trois importants contrats de 3,5 millions d'euros chacun, par lesquels 60% de la somme devait être payée en liquide, confie Sandeep Sikri, consultant pour l'agence immobilière Bricks India. Mais mes clients se sont retirés, car les promoteurs n'auraient pas accepté les anciens billets. » L'afflux de ces sommes non déclarées a créé une énorme bulle immobilière dans les grandes villes indiennes, qui devrait se dégonfler et faire baisser les prix, assure cet agent.

Risque de récession

Mais l'économie indienne pourra-t-elle se remettre facilement de cet électrochoc ? Selon l'économiste Arun Kumar, il faudra au moins six mois pour remplacer tous les billets, et en attendant, « les Indiens vont limiter leurs dépenses à l'essentiel. Ils reportent l'achat d'une chemise ou d'un réfrigérateur, en attendant des jours meilleurs. Le commerce de gros, de détail ainsi que les services sont donc touchés et dans un mois, ce ralentissement deviendra plus permanent, entraînant du chômage et faisant glisser l'économie en récession ».

De plus, le jeu n'en vaudrait pas la chandelle, selon ce chercheur spécialisé dans l'économie parallèle. « Les détenteurs d'argent noir le convertissent régulièrement dans l'immobilier ou l'or et seulement 1% demeure en liquide, considère-t-il. Et même ces 1% ne seront pas complètement touchés par cette démonétisation, car ces gens sont malins et trouvent encore de nombreux moyens de blanchir cet argent. J'estime donc que seulement 0,1% de l'argent noir disparaîtra », conclut le professeur Kumar. Le Premier ministre Narendra Modi, lui, a mis son image en jeu dans cette mission périlleuse et sera jugé sur sa réussite.

Pour aller plus loin et en ambiance,
voici le Grand Reportage de 20 minutes diffusé sur RFI.  

jeudi 27 octobre 2016

Cachemire: dans la zone la plus militarisée du monde



Il est bientôt 18 heures et les derniers rayons de soleil rasent le dôme de la Jamia Masjid, la majestueuse mosquée du XIVe siècle située en plein cœur de la vieille ville de Srinagar. Tout autour, les rues sont désertes. Un camion blindé de la police paramilitaire indienne siège devant le lieu de culte et impose le couvre-feu sur cette partie rebelle de la capitale d’été du Cachemire. Cette région à majorité musulmane, «poudrière» disputée entre l’Inde et le Pakistan depuis 1947, s’est de nouveau enflammée. Elle vit depuis trois mois la plus sanglante insurrection des six dernières années, qui a déjà coûté la vie à 95 civils et blessé plus de 15 000 autres.

La nuit commence à tomber. Pour les soldats, c’est l’heure de regagner les casernes. Leur engin démarre en trombe et lâche des grenades de gaz lacrymogène pour éviter les poursuites. C’est alors que les habitants reprennent possession de ces rues et laissent exploser une colère contenue pendant toute la journée.

En quelques minutes, une vingtaine de jeunes, certains masqués et agitant un grand drapeau pakistanais, s’amassent devant la mosquée et commencent à entonner le cri de ralliement des militants séparatistes : «Azadi !» Ce mot, qui signifie «liberté», se retrouve sur les murs de la ville, peint à la bombe à côté de slogans plus violents tels que «India, go home» ou «Indian dogs».

Billes de plomb

L’organisateur de cette manifestation clandestine, un jeune homme d’une vingtaine d’années au regard méfiant, est poursuivi pour quinze crimes et délits liés à l’insurrection. Son oncle est un combattant célèbre, impliqué dans le détournement d’un avion civil indien en 1999 et aujourd’hui abrité par le Pakistan.
«Les forces indiennes tuent nos frères et violent nos femmes : nous devons nous défendre, lance ce manifestant qui souhaite rester anonyme. Mon oncle est un modèle pour nous et le Pakistan, notre oxygène. Car ce sont eux qui font entendre notre voix aux Nations unies. Alors, si j’en ai l’occasion, j’irai là-bas pour combattre.»
C’est le meurtre de Burhan Wani, chef du groupe armé et indépendantiste du Hizbul-Moudjahidin, par des militaires le 8 juillet, qui a déclenché cet embrasement. Ce rebelle de 21 ans était pour beaucoup le symbole de la lutte contre la domination indienne, notamment grâce à sa présence sur les réseaux sociaux qui lui permettait de recruter d’autres jeunes.
Au lendemain de sa mort, des milliers de personnes se pressent pour ses funérailles, organisées dans son village du sud du Cachemire. Les séparatistes appellent à une grève générale. La région est placée sous couvre-feu. Mais la colère gronde, et les premières manifestations sont réprimées dans le sang.
La chair des jeteurs de pierres se retrouve alors marquée par une nouvelle arme pernicieuse : le fusil à plomb. Un seul tir projette en effet des centaines de billes et peut infliger de graves blessures. Dans le service ophtalmologique de l’hôpital SMHS, à Srinagar, le jeune Muhin, âgé de 12 ans, porte ainsi des lunettes noires bien trop grandes pour son petit visage. Le 1er octobre, «il jouait au cricket quand des policiers ont tiré des billes de plomb pour répondre à des insultes, raconte son père, dépité, à côté de son lit. Il en a reçu quatre dans l’œil droit». «Quand elles sont tirées à bout portant, ces billes sont plus dangereuses que des balles réelles, déplore un chirurgien de l’hôpital, qui désire rester anonyme. Car une balle suit une ligne droite dans le corps, mais ces billes se dispersent et peuvent toucher plusieurs organes. J’ai traité beaucoup de patients qui en ont reçu des centaines et on ne peut pas toutes les enlever.» Ces patients, qu’on appelle les «gens métalliques», les gardent donc en eux. «A long terme, le plomb est toxique pour le corps», précise le médecin.
Le jeune Muhin, 12 ans, a été touché par
des billes de plomb à l'oeil alors qu'il jouait au cricket
Cette arme, dont l’utilisation a été généralisée pour la première fois cette année, est comme une bombe à retardement. A plusieurs niveaux. «Mes études passeront maintenant au second plan»,rugit Zager, 18 ans. Ce jeune a reçu des billes dans l’œil alors qu’il circulait à moto avec un ami, qui se trouve lui entre la vie et la mort avec environ 200 billes dans le corps. «Maintenant, ma priorité sera de me battre pour notre liberté», ajoute-t-il.
Depuis le 8 juillet, plus de 600 civils cachemiris ont partiellement ou complètement perdu la vue à cause de cette arme. Le porte-parole de la réserve de la police nationale affirme que ces munitions ne sont utilisées «qu’en dernier recours, pour faire face à des jeunes particulièrement violents. Ils jettent des pierres et des cocktails Molotov dans le but de blesser grièvement nos soldats»,justifie Rajesh Yadav, qui reconnaît que certaines billes peuvent ricocher et toucher des passants.

Un soldat pour 17 habitants

Le Cachemire est considéré comme la région habitée la plus militarisée du monde. Plus de 700 000 hommes sont déployés pour sécuriser la frontière pakistanaise, par où passent des combattants, et lutter contre les militants indépendantistes qui, du côté indien, compteraient seulement 250 personnes en armes. Le Cachemire aurait donc un soldat pour 17 habitants, bien plus dans certains districts, d’où le sentiment de la population d’être sous «occupation» militaire. D’autant que ces forces sont protégées par une loi qui empêche leur poursuite sans l’accord du ministère de la Défense. Selon les associations des droits de l’homme, plus de 70 000 personnes sont mortes depuis le début de l’insurrection armée de 1989.
Le nom de Imtiyaz Mandoo vient d’être ajouté à cette longue liste. Le 9 juillet, cet homme de 30 ans fume une cigarette devant un magasin d’une ruelle de la ville sous couvre-feu d’Anantnag, dans le sud agité du Cachemire. Les paramilitaires sont en train de se retirer quand l’un d’entre eux revient, «se place à environ 500 mètres de distance et tire sur Imtiyaz à balles réelles», nous racontent plusieurs témoins de la scène. «Nous voulions le secourir, mais le policier a continué à tirer pendant cinq minutes.» Les paramilitaires affirment ne pas avoir de trace de ce meurtre. Rien d’étonnant : ses parents n’ont pas déposé plainte. «Personne n’a jamais obtenu justice au Cachemire, alors pourquoi je devrais réclamer cette justice pour mon fils ?» se lamente sa mère, Mishra.
La jeunesse du Cachemire, qui n’a connu que cette violence arbitraire et la mort de leurs proches, est à bout, explique Farman Rao, chercheur cachemiri et diplômé en psychologie. «Le taux de suicide est extrêmement élevé, ces jeunes n’ont plus d’espoir. Si personne ne s’occupe sérieusement de cette génération, ils pourraient d’ici un an être attirés par les attentats-suicides.»


Un jeune cachemiri,
touché par des billes de plomb.©DR
Le début d’une solution à ce conflit commencerait par la démilitarisation du Cachemire, mais «cela ne peut arriver que quand la violence baissera et le nombre d’infiltrations depuis le Pakistan diminuera», affirme Waheed Para, porte-parole du gouvernement régional du Jammu-et-Cachemire. Son allié est le Parti du peuple indien (BJP, nationaliste hindou) qui dirige également le gouvernement central du pays et refuse de rencontrer les représentants des séparatistes (Hurriyat).

La clé de cette résolution passe surtout par un dialogue entre les deux frères ennemis, l’Inde et le Pakistan, qui se disputent la souveraineté du Cachemire depuis soixante-neuf ans. Or New Delhi accuse son voisin de permettre à des terroristes, installés au Pakistan, de mener des attaques en Inde. La dernière, le 18 septembre, a coûté la vie à 19 militaires indiens. New Delhi a répliqué en attaquant certaines installations du côté pakistanais du Cachemire. Une incursion inédite qui fait craindre une escalade militaire. C’est donc le pire moment pour envisager des pourparlers entre les deux capitales. La paix au Cachemire reste encore un rêve lointain.
Article paru dans Libération du 19 octobre
Pour aller plus loin, ou par un chemin plus sonore, vous pouvez également écouter le documentaire de 20 minutes diffusé sur RFI.